logo-mini

The last Waltz

Christmas party sous amphét

« Mec, on a tourné ensemble pendant 16 ans. La route a été notre école. On y a tout appris mais on devait s’arrêter. Elle a pris les plus grands : Janis, Otis Redding, Buddy Holly, Elvis, Jimi Hendrix. C’est juste un mode de vie impossible. »
Ainsi parlait Robbie Robertson il y a 40 ans, expliquant pourquoi il organisait un concert d’adieu. On vous entend d’ici : « et alors, pas de quoi fouetter un chat, je ne sais même pas qui est ce Robertson, au demeurant fort sympathique, mais qui m’a quand même l’air un petit peu au bout du rouleau ». On vous comprend. Sauf que !
Le concert en question, non content de proposer un line-up de folie, a surtout fait l’objet d’un film considéré encore aujourd’hui comme le meilleur film rock jamais réalisé. Tout simplement.

Ce concert, et ce film donc, c’est « The Last Waltz », dernier show de The Band, organisé le 25 novembre 1976, jour de Thanksgiving, au Winterland Ballroom de San Francisco. The Band, c’est Robbie Robertson à la guitare, Rich Danko à la basse, Richard Manuel au piano, Levon Helm à la batterie et Garth Hudson aux claviers. Ces cinq types puent le rock. Un « backing band » de haut vol, car malgré des débuts prometteurs – il faut écouter leurs deux premiers albums ou un morceau comme The Weight, surtout la version jouée avec les Staples – leur carrière n’a jamais vraiment décollé. C’est en tournant avec Ronnie Hawkins, ou en bossant avec Bob Dylan, l’accompagnant notamment sur ses tournées mythiques de 1966 et 1974, et lors des enregistrements de The Basement Tapes, que The Band s’est taillée une réputation.

Après 16 ans de bons et loyaux services à la scène rock, donc, ils décident, surtout Robertson, de lever le pied. Mais pas n’importe comment. Pas sans organiser un dernier tour de piste. Attention, pas un simple concert. Une fête. Une vraie. Avec les copains sur scène. Et autant vous dire que la bande de potes de The Band envoie du bois. Bob Dylan, Eric Clapton, Dr John, Neil Young, Joni Mitchell, Ron Wood, Muddy Waters, Ringo Starr, Van Morrison, Paul Butterfield et même Neil Diamond. Tous réunis sur scène. Propre.





5000 places sont mises en vente à 25$, soit plus du triple du billet de concert moyen de l’époque. Inutile de préciser qu’elles partent comme des petits pains. Le groupe a prévu de leur servir à tous un dîner. 220 dindes, 500 livres de sauce cranberry, 90 gallons de gravy, une tonne d’ignames confites, 800 livres de viande hachée, 400 gallons de cidre, 6000 brioches et 400 livres de saumon sont engloutis avant le bal qui précède le concert.

Et puis il y a le film. Robertson rencontre six semaines avant la soirée Martin Scorsese et le convainc de réaliser le documentaire. Le jeune réalisateur qui s’est fait connaître avec Taxi Driver et Raging Bull a déjà une petite expérience des concerts puisqu’il a travaillé sur les films sur Woodstock (1970) et Elvis on tour (1972). Il se lance dans le projet avec l’ambition de réaliser quelque chose de révolutionnaire. Un script de tournage de 300 pages est d’abord écrit, prévoyant pour chaque morceau, chaque intervention, le positionnement des sept caméras de 35mm. C’est la première fois qu’un tel matériel est utilisé pour capter un concert, ce qui lui donnera ce grain incomparable, cette finesse dans les plans, cette impression d’y être. Derrière les objectifs, que des pointures : Michael Chapman, opérateur sur Taxi Driver et Raging Bull, Vilmco Zsigmond (Rencontres du 3e type, Voyage au bout de l’enfer), Laszlo Kovacs (Easy Rider).





La parti pris de Scorsese est radical : il n’y aura pas d’image du public. Tout est centré sur ce qui se passera sur scène. Le décor est l’œuvre de Boris Leven, qui a travaillé sur West Side Story (1961) et La mélodie du bonheur (1965). S’inspirant des films de Visconti, il emprunte des éléments de décor à l’opéra de San Francisco et les chandeliers fabriqués pour le film Autant en emporte le vent.

Le résultat est à la hauteur de cette démesure et constitue une sorte de synthèse ultime de ce que pouvait être la scène rock américaine des années 60-70. La came, d’abord. Invisible, elle est pourtant omniprésente. Il n’y a qu’à voir leurs têtes. Les mecs planent. A 10,000. On raconte que le producteur de Neil Young a failli s’étrangler à la première projection du film, en voyant le caillou de cocaïne dépassant de la narine de son poulain à son entrée sur scène. Une petite retouche du film a ôté l’objet du scandale.

Les anecdotes sur la soirée sont tellement nombreuses qu’on ne sait lesquelles reprendre. Il y a Clapton qui casse sa sangle de guitare pendant son solo d’intro et interpelle Robertson qui enchaîne comme si de rien n’était, rendant l’incident invisible. Ou celle de l’échange entre Neil Diamond et Bob Dylan. Le premier, sortant de scène, s’adresse au second : « essaye de faire mieux que moi ». Et Bob de lui répondre : « ah ouais ? Et qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Que je monte sur scène et que je m’endorme ? »

Il ressort de ce documentaire énormément de nostalgie. Dans les interviews menées par Scorsese en marge du concert pour compléter le film, on les sent tous passionnés par cette musique, mais littéralement exténués par cette vie qu’ils ont menée sans concession, en la dédiant à la scène et au jeu. Est-ce l’ambiance de fin d’année de ce concert de novembre ? ou le fait d’avoir gravé d’une manière inimitable et inimitée sur pellicule le crépuscule d’un groupe ? Ce film marque la fin d’une époque, d’un rapport au rock et à la scène. Après cette soirée, The Band ne jouera plus jamais dans cette configuration. Groupe inconnu resté dans l’ombre des idoles, il laisse avec ce concert un témoignage unique de l’atmosphère dans laquelle les quadras d’aujourd’hui sont nés. Un film indispensable.

Partager