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Scratch _ LA VOIE DU SON UNE HISTOIRE DU HIP HOP

LA VOIE DU SON, UNE HISTOIRE DU HIP HOP

Scratch, c’est l’histoire d’une technique consistant à faire aller et venir un vinyle sous le diamant d’une platine. Dit comme ça, on vous le concède, ça peut rebuter. Pourtant, ce documentaire sorti en 2001 est une pépite. Un document unique sur l’histoire du hip-hop. Une plongée dans les fondations de cette culture née au début des années 70 aux Etats-Unis et aujourd’hui mondialisée. Une porte ouverte sur ses principes et sa philosophie.

Petite précision avant de démarrer. Le hip-hop n’est pas le rap. Le hip-hop, c’est le graffiti, le break dance, les DJ, les MC, une manière de s’habiller, de parler. Le mouvement est né dans le Bronx de la volonté d’un homme de changer les choses dans ce quartier réputé pour sa violence. Afrika Bambaataa est né dans cet environnement, y a grandi et devient chef d’un des gangs les plus importants de New York, les Black Spades. Un concours d’écriture lui fait remporter un voyage en Afrique. Il en revient changé. Ce qu’il a vu là-bas éveille sa conscience sociale. Il fonde en 1973 la Universal Zulu Nation avec un objectif en tête : créer une communauté basée sur une culture propre, rassembler b-boys, b-girls (comme on appelle les adeptes de cette culture) danseurs, rappeurs, graffeurs pour les faire évoluer de façon positive, passer des bagarres de rues au break dance. Tout va beaucoup se jouer autour de la création musicale. Il faut faire danser tout ce petit monde. Pas pour oublier la dure réalité de la rue, mais pour en faire une source de créativité, pour générer un nouveau mode d’expression et de revendication.

La course est lancée. C’est à qui trouvera la meilleure recette, le truc qui sort de l’ordinaire, pour faire bouger les têtes et les corps. A ce petit jeu, un DJ va se distinguer des autres qui jouent alors beaucoup de disco. Kool Herc décide de ne plus passer les morceaux dans leur totalité, mais isole des breaks, les parties les plus rythmées. La culture DJ est née. Celui qui sait manier les platines, qui sait trouver les bons breaks et les enchaîner devient la source de l’énergie. Les guitares et batteries sont abandonnées par une jeunesse qui se rue sur les platines et cherche, à travers ces instruments d’un nouveau genre, à se distinguer.


©DR

Qui est le premier, dans ce contexte, à avoir scratché ?
ça se discute. L’origine de la technique est attribuée tantôt à Grandmaster Flash, qui l’utilise sur son morceau « The adventures of Grandmaster Flash on the wheels of steel », tantôt à Grand Wizard Theodore qui aurait posé accidentellement la main sur un disque qu’il était en train de jouer. Ce qui est sûr, c’est que l’on doit l’essor et la reconnaissance du scratching à un homme, Herbie Hancock.

En 1983, le jazzman a déjà pas mal cheminé. Acolyte de Miles Davis, il est reconnu pour son approche révolutionnaire de la rythmique. Ouvert à tous les courants, funk, rock, pop, disco, rap, musique électronique, il a beaucoup expérimenté, tout en restant accessible. Il sort cette année-là, avec son bassiste et producteur Bill Laswell, l’album Future Shock. Le morceau ouvrant cet album, Rockit, est une bombe, un élément fondateur pour une nouvelle génération de musiciens, subjuguée par les « zigga, zigga, zigga » sortant des platines de Grand Mixer DXT en intro.

Tous, de Mix Master Mike des Beastie Boys à Qbert, en passant par DJ Shadow, Steve Dee, Jazzy Jay, DJ Cut et consorts, se réclament de cet héritage. Tous déclarent être nés à ce son si particulier en ayant écouté pour la première fois Rockit. Tous se lancent alors à corps perdu dans la recherche du son qui les fera passer du statut de tripoteur de vinyles à celui de scratch master.

Deux platines et un fader, ouvert ou fermé. Ça paraît simple. Mais le scratch est comme un langage. Plus on connaît de techniques, plus on a de mots pour s’exprimer, plus on a de possibilités. Pas de secret, donc, il faut bosser, sans relâche, si l’on veut maîtriser la grammaire du son hip-hop. Les DJ s’entraînent pendant des heures et des heures dans leur piaule, pour parfaire leur technique et la confronter aux autres. Steve Dee, l’inventeur du « beat juggling », ne dit pas autre chose quand il explique : « ma mère avait les disques, le hip-hop m’a appris à les utiliser ». Il achète des platines et pendant un an il oublie les sorties, les filles, le vin pour devenir le meilleur, en s’entraînant du matin au soir.


©Derick Daily

Le hip-hop vient de là, de l’envie d’être unique, de battre les autres, mais dans une compétition ouverte et transparente, communautaire, dont l’unique objectif est de faire danser et de procurer du plaisir. Steve Dee, encore : « le hip-hop te pose une seule question : que vas-tu FAIRE ? Toute personne qui fait du hip-hop te met au défi. A toi de répondre. Si tu ne le fais pas, tu perds. C’est dur, mais quand tu grandis à Harlem, il faut être comme ça ».

Dans les premiers temps, les DJ ont tendance à garder leurs secrets, masquant les étiquettes des disques utilisés. Les Invisibl Skratch Piklz (un groupe de scratcheur) changent la donne en choisissant de révéler toutes leurs trouvailles, assumant, un peu bravache : « voilà comment on fait, essayez de faire mieux ! » C’est un grand pas en avant dans le sens où le seul moyen d’être unique est de trouver son propre style.

Les compétitions sortent progressivement des garages. Au fil du temps, elles s’organisent et se structurent en « battles » durant lesquelles chaque DJ dispose de six minutes pour faire le meilleur numéro possible et étaler son savoir-faire. Mix, scratch, trucs, tricks, beat juggling, body tricks, la créativité et l’évolution sont sans fin. C’est à celui qui inventera le truc le plus fou, le plus difficile, le plus surprenant. Pour six minutes devant le public, il y a des mois et des mois d’entraînement. Et pas question d’avoir le trac. L’attitude est capitale. Un geste foiré et tout saute. Il faut être allumé, être différent, ne pas avoir peur. « Le travail devient mental, estime Qbert. Il s’agit d’améliorer ce qu’on a fait la veille. Je le fais par amour. Je me bats au final contre moi-même. »

Le matériel de base dans cette quête, ce sont les disques bien sûr. Tout l’art est de se procurer un arsenal qui permettra de marquer sa différence. Jazzy Jay, par exemple, possède une collection impressionnante. Entre 3 et 400 000 vinyles. Une vraie encyclopédie des breaks. « Je connais tout, je ne dors jamais », sourit-il. Mais le maître incontesté en la matière est sans nul doute Afrikaa Bambaataa. Lors d’un concert, il tend à Jazzy Jay, par dessus son épaule, une galette, en lui montrant la deuxième plage et en lui disant : « le break est là ». C’est l’ouverture de « Clapping Song » de Shirley Ellis. Et tout le monde se met à danser.


©DR

Dans tous ces disques, il y a le diamant, la pépite qui contient LE rythme. Tout le truc réside dans la capacité du DJ à le trouver et à être le seul à le posséder. C’est toujours le même jeu, chez n’importe quel disquaire : « tu l’as en vinyle ? tu l’as en double ? » DJ Cut raconte l’anecdote suivante. Il arrive un jour en Caroline du Nord et cherche dans l’annuaire la section « Disques ». La page a été arrachée. Quelqu’un était déjà passé. Il en parle à son pote T-Ray. C’était lui !

DJ Shadow n’a pas son pareil pour fouiller dans les réserves oubliées de l’industrie du disque. Il peut passer des journées entières chez son disquaire, Ed&Mark, qui n’ouvre qu’à lui seul les portes de sa cave. « C’est une expérience d’humilité, explique-t-il. Il y a des piles et des piles de disques d’artistes qui ne tournent plus, sorte d’amas de rêves brisés. Faire un disque, c’est savoir et accepter que dans dix ans, tu finiras ici. » Quoi qu’il en soit, fouiner ne fera pas un bon DJ, mais cela rendra un bon DJ encore meilleur.

Ce qui n’était au départ qu’un simple jeu de quartier, un concours de technique, est devenu une musique à part entière, porteuse d’une identité forte, contribuant à faire du mouvement hip-hop une véritable culture. Ce que cette culture assume est simple, en résumé. Grâce à son travail et ses efforts, l’individu développe sa créativité, et donc sa particularité, la mettant au service d’une communauté qui reconnaît ainsi sa valeur. Ajoutez à cela la dimension spirituelle et quasi-mystique soulignée par tous les protagonistes parlant des cycles de la création et de la connexion de leur travail avec l’univers et vous aurez le fin mot de cette histoire : le hip-hop ne pouvait définitivement pas naître ailleurs qu’aux Etats-Unis.


©DR

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