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Le dernier crieur

Ali Akbar, le vendeur de Saint-Germain-des-Prés

« Ça y est ! Ça y est ! » Dans les rues du 6ème arrondissement de Paris, chaque jour entre 13 heures et 20 heures, son slogan précède sa présence. « Ça y est ! Ça y est ! » Ali Akbar, 64 ans, sac en bandoulière et casquette au front, arpente le quartier historique des intellectuels de la capitale. « Ça y est ! Ça y est ! » Son objectif quotidien : vendre une cinquantaine d’exemplaires du Monde. Alors Ali marche. Pédale. Court. Parfois tout à la fois. Traverser sur les passages piétons ? Quelle idée et quelle perte de temps ! « Les passages piétons, c’est pour les Beatles », se marre-t-il avant de reprendre : « Ça y est ! Ça y est ! » Ali Akbar est l’un des derniers crieurs de Paris, de France. Et le plus célèbre. Depuis janvier 1973, il dévore les pavés, chaque jour. Une quinzaine de kilomètres au pas de charge. « Entre 13h et 15h, il n’y a pas une minute à perdre. Les gens sont au restaurant, en terrasse et le journal vient de sortir. Je vends 30 à 40 journaux en deux heures et 10 à 20 pendant les cinq heures restantes. » Dans la soixantaine de cafés, brasseries, hôtels, restaurants chics qu’il visite, Ali est chez lui. Ici, il embrasse le serveur ; là, on lui offre un café ; ailleurs, il entre par la porte principale et ressort par celle de service. Le suivre relève du marathon et de la partie de cache-cache. « Ali ? Oui il vient de sortir par ce côté », moucharde l’employée d’un restaurant, déçue de ne pas avoir assez prêté l’oreille à sa blague du jour.
Le quotidien d’Ali est bien réglé : chaque jour, à midi du lundi au samedi, à 6h le dimanche, il quitte son petit appartement HLM d’Antony, au sud de Paris, et rejoint la capitale en bus puis en RER. « Quand il ne va pas travailler, cela lui manque », confie sa femme. C’est elle, Aziza, qui gère le foyer. C’est à elle qu’il rapporte chaque soir le fruit de son travail. Ali gagne 67 centimes par exemplaire du Monde vendu 2,40 euros. À la fin de sa journée, son butin s’élève à 30 euros. Deux fois plus le vendredi quand le quotidien du soir est plus cher avec son supplément. Trois fois plus le dimanche quand il vend le JDD de 7h30 à 18h. « Mais ça me suffit. Je peux vivre avec 5 à 6 euros par jour », sourit-il. Ici, un patron de café lui glisse un morceau de pain pour la route ; là, un autre lui offre un café. Très souvent au Récamier, il déjeune gratuitement vers 15h30 de la spécialité maison : le soufflé. 
C’est dans ce très chic restaurant de Saint-Germain que le vendeur de journaux a rencontré nombre de célébrités dont certaines sont devenues des amis : Bernard Debré, François Baroin, Pierre Moscovici, Dominique de Villepin, Pierre Bergé, Emmanuel Macron pour n’en citer que quelques-unes. « Des paparazzis m’ont contacté pour que je devienne leur taupe. Ils voulaient que je leur téléphone dès que je croisais un people ou un ministre. Ils me proposaient 200 euros par bonne info. J’ai toujours refusé, alors ils me boudent. Pourquoi irais-je mettre des amis dans la merde pour de l’argent ? »





Ce jour-là, Ali croise la chanteuse et actrice Jane Birkin. Qui l’embrasse. Puis s’excuse : « Oh Ali, je suis désolée, je viens déjà d’acheter Le Monde. » Ali connaît tout le monde, tout le monde connaît Ali. « Parfois, les gens prennent le journal pour me faire plaisir », souffle Ali. Quelques minutes après vient une première confirmation : « Je n’achète jamais Le Monde sauf quand je croise Ali », dit cette cliente, joyeuse en terrasse du restaurant Le Golfe de Naples. Elle en profite pour prendre Charlie Hebdo. « Je le croise depuis des années. J’ai envie de l’aider. » 
Dans le quartier, l’histoire d’Ali est bien connue. Notre crieur est né en 1954 (« on ne connaît pas trop la date précise ») à Rawalpindi, dans le nord du Pakistan. il s’appellera Ali Akbar, Ali le Grand. Mais à 5 ans, il est obligé de vendre du maïs dans la rue pour rapporter de l’argent à sa famille. Puis il a gardé des buffles, a travaillé dans une station-service, a été gardien de nuit. À 14 ans, Ali a commencé à vendre des journaux dans la rue, le quotidien local de Rawalpindi. « Ce travail me plaisait. C’est peut-être à cette époque qu’est née la vocation sur mon futur métier », écrit dans ses Mémoires celui qui a déjà publié trois ouvrages. Le jeune garçon, battu par son père, violé par un ami de la famille, n’a alors que deux envies : ne pas ressembler à son géniteur et quitter le Pakistan. À 18 ans, passeport arraché après deux ans de galères et 100 dollars en poche, il part. Kaboul, Téhéran, Istanbul, Athènes… De 1971 à 1973, il travaille dans un cargo et fait le tour du monde, jusqu’à ce qu’il jette l’ancre à Rouen. Puis Paris, Dijon, Paris. Clandestin. L’enfant des rues du Pakistan devient SDF sous les ponts de Paris. Sous celui de Saint-Michel, il apprend la langue locale avec un livre « Le Français sans professeur ». 
Et puis un jour de janvier 1974, son destin bascule. Boulevard Saint-Michel. « J’ai rencontré celui qui allait changer ma vie » : un étudiant d’origine argentine, vendeur de Charlie Hebdo et Hara Kiri. Ali file proposer ses services à Charlie. Odile, la femme du cofondateur, le professeur Choron, lui donne une cinquantaine de journaux à vendre. Les lieux idéaux : la Sorbonne et ses environs. Ça y est, ça y est, c’était parti. Ali allait devenir un enfant du quartier. « J’ai tout de suite aimé ce métier qui me permettait d’arpenter Paris. Il fallait beaucoup marcher et ça me plaisait, se souvient Ali. Un bon vendeur est un vendeur en mouvement. S’il reste sur place, il fait concurrence aux kiosquiers, et en plus il risque une amende. » Et bien plus pour Ali qui est encore clandestin. Et qui dort dans une cave infestée de souris jusqu’en 1981. 
Quand il ne marche pas, Ali lit. Il apprend le français avec Libération, qu’il s’est mis à vendre. Mais sa famille, c’est Charlie Hebdo. Cabu, Wolinski, Gébé, Reiser sont ses amis. Il assiste aux conférences de rédaction. Et se marre. En 1981, le journal satirique lui offre un contrat et Mitterrand, juste élu, un permis de séjour. Au premier, Ali voue un attachement sans faille. « J’ai été assommé par le drame de Charlie Hebdo en 2015. J’avais vu Cabu le samedi précédant l’attentat. Il m’avait invité à déjeuner. » Au second, Ali a rendu hommage en accrochant un portrait dans son salon. Il y est toujours. 
À partir de 1981, la vie d’Ali a changé. Hébergé par un journaliste du Monde, il peut ensuite se louer une chambre et retourner en visite au Pakistan. Il rentre marié, sa femme lui donnera six enfants, dont cinq fils. « Ces épreuves m’ont rendu plus fort, c’était mon destin. La foi m’a sauvé », dit-il. Puis Charlie Hebdo et Hara Kiri disparaissent temporairement, Ali se met alors à vendre Le Monde.



Aujourd’hui, Ali est une star à Saint-Germain. Il a écrit trois livres, a participé à deux campagnes publicitaires, est passé chez Ruquier et Elkabbach, une carte postale lui est consacrée et son portrait est dessiné sur plusieurs dizaines de mètres rue du Four. Une fresque devant laquelle il passe plusieurs fois par jour. Au pas de course. Ali use des baskets. Beaucoup. Mais ne se plaint jamais. C’est un athlète affuté : 1,60 m pour 59 kg (« 60 quand je m’arrête de travailler pendant quinze jours pour rentrer au Pakistan »). Il n’a plus besoin de se mettre du talc sur les pieds comme à ses débuts. Ses pieds sont durs. 
Il marche, il court, il crie. « Ca y est, ça y est. » « Je me suis rendu compte que pour vendre plus de journaux, il fallait interpeller les gens, se faire désirer. Alors j’ai inventé des titres. ». Pour Charlie Hebdo, il avait le droit au trash mais criait en rougissant : « Chirac est une bite à lunettes ! », « Dieu existe, mais j’encule le pape ! » Pour Le Monde, il a fallu faire (un peu) plus soft : « Marine Le Pen convertie à l’islam », « Ben Laden épouse Loana », « La retraite à 35 ans », « DSK arrêté avec un chameau à Marrakech »... Ce jour-là, il annonce :
« Erdogan assassiné. La Turquie en état d’urgence. » 
« C’est pas vrai? », l’interpelle une passante. Il lui tend le journal, elle lui rend. Raté. « Parfois, les conneries que j’annonce se produisent vraiment », rit-il. Parfois aussi, Ali ne blague pas. « Quand une tragédie se produit comme les attentats, là je ne blague pas évidemment. » Ali est comme un twitto qui scande une info. Il faut vérifier. Ali est un réseau social. 
« Internet m’a piqué beaucoup de clients. Regardez, ils sont tous sur leurs téléphones. Mais je ne leur en veux pas, moi aussi je lis sur iPad. » Mais rien ne remplace la sensation du papier pour Ali. Dans l’entrée de son appartement, des livres s’empilent. Le soir, il rapporte Le Monde ou le New York Times. « J’adore les journaux. Cela vient peut-être du fait que j’ai dormi dans une imprimerie au Pakistan. J’adore les avoir en main, c’est si agréable à toucher » Mais si difficile à vendre aujourd’hui. 
« Par le passé, il m’est arrivé d’écouler 100 exemplaires de Libération en 1h30 ou 250 Monde dans la journée. Mon record : 800 ventes un jour férié où les kiosques étaient fermés. » Une autre époque. Et puis il y a eu les gratuits. Et puis Internet. Et puis les abonnements.
« Certains clients s’excusent de ne plus m’acheter le journal, mais ils me disent qu’en s’abonnant, ils économisent beaucoup. Je peux les comprendre. D’autres me restent fidèles. Il y a la coiffeuse qui lui laisse l’argent sur son comptoir, le kiné qui veut le journal dans sa boîte et paie chaque semaine, le gérant d’une galerie d’art qui veut son quotidien sous la porte. » Ali est un petit artisan du quotidien. 
Mais qu’est-ce qui fait vendre la presse ? « Les tragédies ! Quand il y a des bonnes nouvelles, les gens ne lisent pas, ils boivent… Et encore, disons que quand il y a une grosse actualité, je vends 10 à 15 % en plus. On est loin des scoops d’antan. Je n’ai jamais gagné beaucoup d’argent. Aujourd’hui, je vends deux fois moins de journaux mais comme ils sont deux fois plus chers, mon salaire reste équivalent. Certes, je gagnerais plus d’argent en vendant des crêpes mais je m’ennuierais je crois. » 
Ali ne compte pas (encore) s’arrêter : « Je n’ai que deux objectifs : faire vivre ma famille et être utile. J’ai le plus beau métier du monde. J’ai souvent travaillé comme un esclave. Mais aujourd’hui je suis un affranchi. Si je continue à vendre mes journaux, c’est tout simplement parce que j’aime mon travail, et mon ‘public’. Je regrette juste que ce public rie bien moins qu’avant. Mais je suis libre. » 
Une fois par an, Ali Akbar retourne au Pakistan. Pour voir sa mère, à qui il a pu faire construire une maison avec ses économies. Mais aussi pour libérer quelques oiseaux. « Je me le suis promis étant enfant. J’achète des cages et je les laisse s’envoler. Pour qu’ils soient libres, eux aussi. »


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