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Kraftwerk

Pas l’air fendard, les Teutons, hein ?

Et pourtant, niveau influence sur la musique de notre époque, on peut toujours s’aligner. Tenez, petite devinette, histoire d’illustrer le propos : quel est le point commun entre « Time » de Pink Floyd, « Planet Rock » d’Afrika Bambaataa, « Ouais gros » de 113, « The Sweetest Condition » de Depeche Mode, « Walk Away » de Franz Ferdinand, « Leave Home » des Chemical Brothers, « Music » de Madonna et « Talk » de Coldplay ?

 

Une liste assez exhaustive des samples et reprises de Kraftwerk (cliquez sur l'image)

 

Bingo ! Tous ces morceaux contiennent un sample d’une des compositions de Kraftwerk. Incroyable ? Pas tant que ça. La liste évoquée plus haut est loin d’être exhaustive et, quels que soient votre âge et vos goûts musicaux, il y a de grandes chances que vous ayez récemment écouté sans le savoir le son de ces Allemands. L’influence de ce groupe si particulier est littéralement gigantesque et dépasse même le simple milieu musical.

1968. C’est là que tout commence. Ralf Hütter et Florian Schneider font connaissance en classe d’improvisation au conservatoire de Düsseldorf. Le premier est pianiste, le second flûtiste et violoniste. Ils ont grandi aprèsguerre, dans la Ruhr. Pour l’enfance bucolique, vous repasserez. L’atmosphère est plutôt industrielle. C’est important de le noter car ce contexte sera le creuset de leur son et le fil rouge de toute leur production artistique. Les deux copains montent un premier groupe. Baptisé Neu (« nouveau », en Allemand), il s’inscrit dans le style « krautrock ». Une appellation assez dédaigneuse et condescendante lancée à l’époque par la presse musicale britannique, toute puissante en la matière, pour désigner cette musique expérimentale allemande de la fin des années 60. Passés ces débuts, ils lancent rapidement Kraftwerk, en sortant un, puis deux, puis trois albums, dans l’indifférence à peu près générale. C’est au 4e album, Autobahn, sorti en 1974, que le projet est vraiment conceptualisé et que la reconnaissance arrive. Mieux, c’est une révélation. Le titre éponyme de l’album dure 22 minutes, et pour la première fois contient des paroles. C’est un succès commercial, et un hit aux Etats-Unis.

MARQUE DE FABRIQUE
Tout à coup, le groupe paraît très moderne. Acommencer par son identité visuelle. La pochette de l’album, un panneau d’autoroute, devient productrice de sens. Neville Brody, graphiste et designer, l’un des plus connus de sa génération, se souvient de sa première mise en page pour le magazine « The Face », en tant que directeur artistique. Elle était consacrée à Kraftwerk. « En modifiant la signification d’un signe, se rappelle-t-il dans un documentaire consacré au groupe, ils montraient que la musique pop pouvait renvoyer à autre chose que la musique, qu’elle pouvait faire référence à des faits de société. » Cela vadevenir la marque de fabrique de Kraftwerk. La pochette de Trans Europe Express, sorti en 1977, sera un affront aux conventions esthétiques de l’époque. En pleine explosion du punk, ils apparaissent en costume cravate,
le cheveu court, en noir et blanc. Celle de l’album suivant, « The Man Machine », en 1978, est grandement influencée par le constructivisme russe.

USINE A SONS
Kraftwerk est considéré comme le premier groupe ayant compris le potentiel des machines électroniques et du travail en studio pour créer de la musique populaire. Quand ils ne font pas du vélo – leur passion – ils s’enferment dans leur studio de Düsseldorf, le Kling Klang, et travaillent comme les ouvriers d’une usine musicale. Ils assemblent eux-mêmes leurs équipements, leurs instruments mécaniques, en fonction du son qu’ils souhaitent créer. Le côté mécanique, industriel, est compensé par un sens aigu de la mélodie. « La machine met en valeur, encadre et illumine la tendresse et la grande humanité qui sont au coeur de l’oeuvre de Kraftwerk », estime le journaliste Paul Morley, également fondateur du groupe Art of Noise. Pour François Kervokian, DJ Français installé à New York, pointure de l’électro et remixer officiel du
groupe, tout cela ne fait pas seulement de Kraftwerk un groupe fondateur dans l’histoire du rock. « C’est aussi le plus influent, le plus important. La première fois que j’ai entendu Trans Europe Express et « I feel love », de Donna Summer, j’ai su qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. Une fois qu’on a écouté ça, le reste est insignifiant. Il y a de très fortes chances que Kraftwerk entre dans l’histoire aux côtés de Bach et Mozart. » Un constat radical appuyé par Paul Morley : « Mélangezle Disco et Kraftwerk, et vous avez toute l’histoire de la musique depuis le début des années 70 ».

LA TECHNO, LOGIQUE !
Ceci dit, quand on s’attarde sur ceux qui se réclament de cet héritage, le constat ne semble pas exagéré. Trans Europe Express marque ainsi un jalon sur le chemin d’une culture DJ émergente. Ce disque est le seul que Grandmaster Flash, figure tutélaire du rap et du hip hop, passe sans scratcher. Il peut jouer le morceau « Metal on metal » en boucle, exactement comme le ferait Kraftwerk en studio. Le son des Allemands cravatés commence à surgir partout, démembré, utilisé, travaillé. Son influence sur l’évolution de la musique afro-américaine va être énorme.
Leur production rigide, rythmique, répétitive touche à l’essence du funk. Même George Clinton, père fondateur du genre, est bluffé. Dans les clubs, à l’âge d’or de la Disco, on danse sur Barry White, Marvin Gaye… et sur Kraftwerk. Avec les albums Computer World, puis Numbers, Kraftwerk enfonce le clou. Le groupe contribue à l’essor d’un nouveau genre musical : la Techno. C’est dans le berceau de cette musique, à Detroit, que tout explose. Les trois pionniers Juan Atkins, Kevin Saunderson et Derrick May, plus connus sous le nom de « Belleville Three », sont fous de Kraftwerk et puisent leur inspiration dans leur travail.

L’influence s’étend à Cleveland, puis Chicago. Afrika Bambaataa sample des séquences entières de Trans Europe Express et de Numbers. Aujourd’hui encore, Kraftwerk touche des royalties sur un titre comme « Planet Rock »… Le spectre de leur influence est large. Il court dans le temps et traverse tous les styles. Le titre « Talk » de Coldplay, est une véritable révérence. Le chanteur et leader du groupe, Chris Martin, a demandé l’autorisation à Kraftwerk, qui la lui a accordée, de reprendre la ligne mélodique de « Computer Love » pour ce morceau.

DAFT PUNK N’A RIEN INVENTÉ
Malgré ce succès, cet engouement, cette influence profonde, Kraftwerk a très tôt refusé de suivre les codes du Star system. Le groupe a décliné toutes les offres de collaboration. Même Michael Jackson se serait pris un vent. Les approcher relève de la mission impossible. Ils refusent les interviews et ne posent plus pour les photos – leur dernier shooting date de 1978 – préférant mettre en avant les robots à leur effigie.

Leur photographe attitré, Peter Boettcher, le dit : « ce qui compte, ce ne sont pas les personnes, mais leur oeuvre. » Peu importe qu’il ne reste aujourd’hui qu’un seul des membres fondateurs du groupe (Ralf Hütter). Peu importe qui compose ce groupe, d’ailleurs, puisqu’il est devenu luimême une oeuvre d’art. « Les robots sont comme une représentation de l’art total de Kraftwerk », confirme Peter Boettcher.
Un art visionnaire qui leur confère une modernité éternelle. Lorsque sort l’album Computer World, en 1981, l’ordinateur personnel n’en est qu’à ses balbutiements, le groupe propose déjà la vision d’un monde ultra-connecté, parle d’une machine perçue comme un outil de surveillance, et de la relation de plus en plus problématique entre cette machine et l’homme. Bien avant l’ère des smartphones, leurs textes ont la concision des tweets ou des sms. Paul Morley le dit : « Kraftwerk avait conscience de ce mouvement qui nous a amené à Google, Apple, Facebook et Twitter. Grâce à leur sensibilité artistique, ils savaient qu’un excès de technologie pouvait être déshumanisant, qu’on pouvait y perdre son âme. Nous vivons aujourd’hui dans le futur qu’ils avaient plus ou moins prédit ». Le groupe tourne encore. Courez le voir.


Kraftwerk - Pop Art par lekiosqueauxcanards

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