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Bande originelle

Paris, La Villette 1982

Ces clichés ne datent pas des années 50, mais du début des années 80. Mieux, elles n’ont pas été prises dans les suburbs d’une grande ville américaine, mais à Paris. Non ? Si. En découvrant cette série du photographe Gilles Elie Cohen, on est tombé en arrêt. Elle met en scène les membres de deux bandes qu’il rencontre un peu par hasard sur un terrain de la Villette, en 1982. Les Black Panthers et les Del Vikings. Il leur demande s’il peut leur tirer le portrait. Bons clients, ils posent et se mettent en scène. Gilles Elie Cohen les suit alors dans leur vie quotidienne et leurs sorties. De ces images, il a tiré un livre* et une expo, organisée l’année dernière à la galerie Addict, à Paris. Par leur côté anachronique, le mélange de candeur et de violence qui s’en dégage, elles fascinent. Mais au-delà de l’esthétique, l’histoire de ces bandes, somme toute méconnue, vaut le détour. Elle est liée à l’immigration, l’urbanisme et la musique et parle de communautés, un peu de racisme, surtout d’une jeunesse en quête d’une place et d’une identité.

L’origine de ces bandes du début des années 80 s’inscrit dans l’histoire des trente glorieuses et de la crise économique qui a suivi. On vous la refait rapide. Pour reconstruire le pays après la deuxième guerre mondiale, il faut du monde. La France manque de moyens humains. Elle fait appel aux populations immigrant d’Afrique du Nord et subsaharienne. Difficile de loger tout le monde. Cette main d’œuvre se regroupe dans les quartiers les plus pauvres. On décide de construire les cités, pour remplacer les taudis. A l’époque c’est un progrès. Puis la crise arrive et son cortège de dégradations économiques et sociales. Les ouvriers immigrés sont les premiers licenciés. Ces hommes à tout faire de la croissance sont d’autant plus visibles que, le chômage pointant son nez, leur place devient moins évidente.

On commence à voir émerger à la fin des années 60 quelques bandes. Blousons noirs et visages blancs, issus des classes populaires, ils nourrissent une aversion pour ceux qui ne leur ressemblent pas. Leur but n’est pas de tuer mais d’imposer une hiérarchie. De préférence par la baston. Les Hell’s Angels sont les premiers à s’implanter. L’essor du racisme se fait dans les années 70 avec le mouvement des Rebels, issu de ces mouvements de rockers. Ce Rebels sont plus radicaux. Violents, ouvertement contre l’installation des immigrés en France, ils écoutent du rockabilly, arborent sur leurs vêtements le drapeau sudiste et se font surtout remarquer à Paris. 

C’est en réaction à ce mouvement Rebels que se créent les Black Panthers et les Del Vikings. Pour arrêter de se faire emmerder, protéger leur communauté et vivre comme ils en ont envie. Ce qui les intéresse avant tout ? Les filles. Et la musique. Leur truc, c’est les années 50, les pionniers noirs du rock’n roll : Gene Vincent, Bo Didley, Chuck Berry, Little Richard. En pleine explosion de la New Wave, ça détonne, mais c’est une manière d’affirmer une identité qui leur est propre, fascinés qu’ils sont par l’idée qu’ils se font des USA. 
Les Del Vikings tirent leur nom d’un groupe de doo-wap qui a eu son petit succès dans les Fifties. Les Black Panthers, eux, s’inspirent du mouvement du même nom qui s’est développé outre-Atlantique et qui revendique un droit à l’auto-défense pour les noirs. Mais la comparaison s’arrête là. Cette bande peu politisée n’a jamais été un mouvement officiel et n’en a d’ailleurs jamais eu l’intention. Leur principale motivation, en tant qu’enfants d’immigrés : ne pas subir la violence que leurs parents ont pu subir et permettre aux gens de leur communauté de circuler librement dans les quartiers tenus par les Rebels. Et surtout faire la fête. Point barre.

Black Panthers et Del Vikings rassemblent des gens de tous les milieux, surtout populaires, et de toutes origines. « Ce n’est pas un mouvement qui dit « on n’aime pas les blancs », ça dit « on n’aime par ceux qui nous oppressent », explique Kizo réalisateur d’un documentaire et d’un livre sur le sujet avec le photographe Yan Morvan**. Ce n’est pas une question de couleurs, on peut tous être ensemble, mais si tu es contre ma couleur et que tu es prêt à me tuer, je vais me défendre et défendre ma communauté. » Voilà le code d’honneur de ces mecs. Daniel, Petit Jean, Mickey ou Hassen chez les Del Vikings. Grand Jack, chef des Black Panthers, et Chacha, leur entraîneur de boxe. Ils ont toujours à portée de main le peigne, les papiers et le coup de poing américain, pour chasser le rocker à banane aux Halles.

C’est cette histoire que racontent ces photos. Celle de jeunes de 15 à 22 ans, très cons et très cools à la fois. En décalage culturel, désoeuvrés et livrés à eux-mêmes comme les blousons noirs dans les années 60, ils vont à Paris dans l’espoir de trouver ce qu’ils n’ont pas en banlieue, à savoir une identité et une place. Ils se regroupent par affinités de valeurs, en s’appuyant sur leur solidarité, et surtout en se foutant de la morale. Ce mouvement évolua pour donner naissance à toute une floppée de bandes anti-fascistes et de chasseurs de skins dans les années 80, durcissant cette lutte originelle anti-raciste. Puis arriva l’argent, le business et l’apparition des gangs. Mais ça, comme on dit, c’est une autre histoire.


* « Vikings & Panthers », photos de Gilles Elie Cohen, préface de Gilles Elie Cohen, textes de Jean-William Thoury et Pascal Szulc, discographie de Jean-William Thouru, éditions Serious Publishing, 116 p.

** Gangs Story, Yan Morvan, Kizo, La Manufacture des Livres, 2012.

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