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Andrée Putman

Tout de noir et blanc

Cette allure. Ce visage. Et cette voix. Andrée Putman est partie en 2013, à 87 ans. Mais il reste quelques-unes de ses interviews, visibles en ligne. Regardez-les et écoutez-la, surtout, parler de son parcours et de son métier. C’est magnétique. 
Avant de devenir une icône du design, Andrée Putman a eu une vie. Plusieurs, en fait. 
Il est d’ailleurs amusant de noter que c’est en faisant le deuil de toute idée de carrière qu’elle a véritablement lancé la sienne. Elle a 53 ans quand elle crée en 1978 l’agence Ecart, qui fera sa renommée. Cet acte, à un âge où l’on songe davantage à se retirer qu’à se lancer dans une nouvelle aventure, est à l’image de sa vie. Anticonformiste.

Née Andrée Christine Aynard en 1925 à Paris, elle grandit pourtant dans une famille issue de la grande bourgeoisie. Pedigree irréprochable, conventions, mondanités, bref la totale. Ses parents, ceci dit, font figure dans cet environnement de moutons noirs et l’en préservent quelque peu. Elle passe une partie de son enfance à l’abbaye cistercienne de Fontenay. L’endroit lui révèle « la beauté du vide », aime-t-elle dire, l’esthétique de la rigueur et de l’austérité. 

Poussée par une mère musicienne rêvant pour elle d’une grande carrière de pianiste, elle obtient, excusez du peu, le premier prix d’harmonie du Conservatoire des mains de Francis Poulenc. Le maître lui dit qu’il lui faudra au moins dix ans d’efforts et de réclusion pour éventuellement espérer devenir compositeur. Merci mais non. Ce sera sans elle. Inutile de préciser que sa décision est accueillie fraîchement. C’est un euphémisme. Trop curieuse, trop remuante, trop rebelle, la jeune Andrée scandalise son milieu, qui considère les centres d’intérêt de la jeune fille comme des fautes de goût. On remercie aujourd’hui ces culs serrés. Grâce à eux, Andrée Putman nourrira toute sa vie une haine profonde de ce qu’elle appelle « cette tyrannie du bon goût ». Elle n’a alors plus qu’une idée en tête : résister, faire les choses à sa manière. 

Elle devient alors coursier pour la revue Femina. Le job lui permet d’assouvir sa curiosité et de côtoyer des artistes, à une période où certains ne sont pas encore connus. Comme ce Ionesco qui cherche à cette époque un théâtre pour jouer sa première pièce. Elle se marie avec le collectionneur, éditeur et critique d’art Jacques Putman. Ils auront deux enfants. Puis c’est la rencontre avec Denise Fayolle, directrice du style et de la promotion chez Prisunic, chantre du « beau au prix du laid ». A ses côtés, comme styliste chez Prisunic puis au sein de l’agence Mafia, elle affine son credo : le beau doit être offert à tous, le design accessible au plus grand nombre. Elle grimpe, affirme son talent pour l’agencement.


Pershing Hall hotel / Ministère de la Culture
 

Et puis, patatras. Divorce, arrêt de son activité dans le prêt-à-porter. Retour à la case départ. Andrée Putman lance Ecart. Comme on l’a dit, son idée est plutôt de se replier, de se mettre à l’écart, comme le nom de son bureau l’indique, en oubliant toute idée de carrière. Objectif : se consacrer uniquement à ce qu’elle aime. Elle commence par ressusciter les talents du mobilier des années 30 : René Herbst, Robert Mallet-Stevens, Eileen Gray, entre autres. Visionnaire. Puis deux chantiers clés vont exposer son talent au grand jour et la faire passer dans la cour des grands. Le musée d’art moderne de Bordeaux d’abord. La rénovation de l’hôtel Morgans, à New York, en 1984 ensuite. Elle brise les règles de l’hôtellerie et crée, bien avant Starck, le premier hôtel-boutique. C’est là qu’elle a l’idée d’utiliser un carrelage en grès à damier noir et blanc. Il devient sa signature. Suivent bien d’autres réalisations, de l’aménagement du Concorde au piano « Voie Lactée » pour Pleyel.


Salle de bain en damier, un classique

Andrée Putman résumait ainsi son travail : « mes lieux sont simples, mais pas dépersonnalisés, sereins mais pas froids, séduisants mais pas opulents, doux mais pas nostalgiques, épurés mais pas restrictifs. » Comment qualifier son style ? A l’opposé de l’image sophistiquée qu’elle pouvait renvoyer, s’adressant à tous, minimaliste, mélange de rigueur et de sobriété, d’élégance et de pureté, de risque et d’audace. « On invente peu de choses, assurait-elle. On est habité des choses qu’on a vues, qu’on a vécues. » Elle compte sur les accidents. Des lignes de soleil sur le sol. Quelque chose de rêvé. Surtout pas de sentiment d’usage. Le confort est secondaire. Il doit être avant tout visuel. « Voyons déjà si l’objet est beau ! » Et surtout, surtout, ne jamais sacrifier à la mode ou à des diktats, qu’elle assimile à des pulsions qui dépersonnalisent et consistent à acheter une chose parce qu’elle est à la une des magazines.

Inlassable collectionneuse d’images, sortant souvent, parce que « l’idée de perdre la nuit parce qu’on travaille le jour est intolérable », détestant les conventions, Andrée Putman a marqué son temps parce qu’elle s’en est détachée. Dire d’elle qu’elle est une grande dame du design serait 1/un cliché, 2/ trop réducteur. Son héritage dépasse cela. Plus qu’un style ou des objets, il reste surtout d’elle un sentiment de liberté, un souffle rebelle, une certaine idée de la création, un regard, précurseur et lucide. Bref, une grosse envie de n’en faire qu’à sa tête.

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