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Regard's magazine

Retour aux sources

Il arrive que certaines personnes oublient qu’elles n’ont aucune chance et foncent. Pour la beauté du geste, parce qu’elles en ont envie, pour essayer, comme ça, pour voir. Qu’importe la raison. Ces tentatives n’accouchent souvent de rien de particulier. Mais parfois, de ces coups de tête peuvent naître des objets uniques, nouveaux, fugaces, passagers clandestins du quotidien venant bousculer les habitudes. « Regard’s » fut de ces OVNIs.

Qu’est-ce que « Regard’s » ? Un magazine, né en 1983 sur l’idée et l’envie d’un homme, Joseph Chiaramonte. Sa durée de vie fut courte (celle du magazine, Joseph est toujours là). Trois années et huit numéros pour être précis. Il n’en fit pas moins souffler à l’époque un air de nouveauté.



C’est lors d’un passage à Bruxelles que Joseph tombe sur « Interview », la revue publiée par Andy Warhol. Le magazine sort du lot et cette découverte agit comme un déclic, lui donne envie de tenter quelque chose. Il se lance dans la création du premier numéro. La ligne éditoriale est simple : parler de tout ce qui touche à la création. Le parti pris est simple et radical. Un très grand format, pour faire la part belle à l’image et la laisser s’exprimer, souvent sur une page entière ou sur une double. Du noir et blanc, avec ici ou là, de temps en temps, une touche de couleur. Et des interviews, pour laisser la parole aux artistes.

Reste à trouver les annonceurs. Joseph conçoit et imprime une maquette, en y insérant des publicités de sa création vantant les marques qu’il démarche ensuite. Le stratagème fonctionne. Les enseignes ainsi ciblées le suivent. Le premier numéro sort. 60 pages, 1000 exemplaires, en vente pour la modique somme de 25 FF au Furet du Nord. L’aventure est lancée. A partir du numéro 4, il est rejoint par Christian Paindavoine, qui se charge à la fois de la prospection pour la pub et des interviews d’artistes.



Ils seront nombreux à passer dans les colonnes du magazine. Et pas des moindres. Peter Lindbergh, Jean-Paul Goude, Jean-Baptiste Mondino, Philippe Starck, Azzedine Alaïa, Walter Van Beirendonck, John Galliano, Jean-Paul Gaultier, Jean-François Jonvelle. Et puis aussi Jean-Loup Sieff, Helmut Newton, Chantal Thomass. Liste non exhaustive. Excusez du peu. « Ils n’étaient pas encore très connus à l’époque. On obtenait assez facilement un rendez-vous. » Soit, merci Joseph. Il ne le dira pas alors faisons-le pour lui : il fallait tout de même avoir un minimum de nez pour, justement, aller chercher ceux-là. Tous ont amené beaucoup à la réflexion sur la manière de traiter les sujets, précise le fondateur.

Les anecdotes ne manquent pas, bien sûr. Peter Lindbergh fait ainsi une série spécialement pour le magazine. Il voudrait faire la couverture. Joseph refuse. Il l’a promise à un autre. Bien des années plus tard, Joseph revoit le photographe devenu star à l’occasion d’une exposition à la Maison de la Photo de Lille. Lindbergh se souvenait encore de l’épisode.
Une autre. Philippe Starck est encore un jeune en devenir. Il vient de finir le premier Costes. Mondino lui parle de « Regard’s ». Il accepte l’interview. « J’ai le souvenir d’une culture incroyable. Il était subjuguant », raconte Joseph. L’échange est plus poussé qu’avec les autres journalistes. L’équipe essuiera dans son histoire un seul refus d’entretien : Frédéric Mitterrand.



Le magazine monte à 100 pages et plus, tire jusqu’à 5000 exemplaires. Pas facile, toutefois, de faire avancer ce navire. Entre son activité de directeur artistique, celle de photographe, la difficulté de trouver des annonceurs, Joseph fatigue et doit, à regret, lâcher l’affaire. Le huitième et dernier numéro sort en 1986. « Cela reste un grand souvenir, dit-il aujourd’hui. Cette aventure a alimenté mes réflexions créatives. Le magazine était comme une carte de visite et m’a permis d’échanger avec des artistes incroyables. A chaque rencontre, quelque chose me nourrissait. Tout ça me manque. »

Vous parler de « Regard’s » aujourd’hui n’est pas innocent. Si l’objet que vous tenez à l’instant dans les mains existe, c’est en partie grâce à lui. Apologie n’est pas une copie de Regard’s, mais il s’inscrit dans sa lignée. Histoire de montrer aussi, que, peut-être, les bonnes idées ne meurent jamais.

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