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Savoir Fer

« Bâtir la maison des hommes, voilà le vrai métier (…) N’avoir que le beau comme loi. Te souvenir de tes ancêtres et de ce qu’ils ont laissé mais aussi,hélas, de ce qui s’est passé… Si tout cela est pour toi devenu ton bréviaire, alors,garçon, ton père sera fier… d’avoir un fils architecte ! »

Cette dédicace à la Rudyard Kipling est celle qu’Amédée Paindavoine écrit à son fils, Marc, le 1er novembre 1968, alors que celui-ci vient d’obtenir son diplôme d’architecte. Elle résume en quelques phrases une aventure entrepreneuriale et familiale d’un peu plus d’un siècle, dont l’empreinte est encore visible, dans le Nord, ailleurs en France et même bien au-delà des frontières de l’Hexagone. A Lille, les traces de cette aventure se nichent partout : derrière les façades et dans la verrière de la chambre de commerce, dans la structure du beffroi attenant, dans le pont hydraulique marquant le seuil d’entrée de Tourcoing, dans le souvenir de l’ancienne Foire Commerciale de Lille, où se dresse aujourd’hui le Grand Palais. Le voyageur venant du Sud, par l’autoroute A1, roulera, au niveau de Dourges, sur un pont reconnaissable entre tous, construit par Paindavoine. Mais ce n’est pas tout. Dunkerque, Cadix, Alger, Casablanca, Dakar, Madagascar, Iran : partout, l’héritage est visible pour qui connaît la saga de cette entreprise, concurrent sérieux d’Eiffel en son temps.

L'usine

L’ÂGE DU FER
C’est dans une forge, à Lille, que tout a démarré. Amédée Pierre Paindavoine fonde en 1860 son entreprise, « Amédée Paindavoine constructeur ». Elle est dédiée dès l’origine à la construction de ponts et de charpentes métalliques. Avec les expositions universelles de Londres, en 1851, et de Paris, en 1855 et 1897, le fer gagne ses lettres de noblesse dans le bâtiment et symbolise l’essor industriel et économique des pays occidentaux. Eugène Viollet-Le-Duc est le premier architecte à théoriser l’utilisation de ce matériau « comme nerf dans la maçonnerie ». Victor Baltard édifie les Halles de Paris. Les nouvelles gares de chemin de fer se couvrent de charpentes de métal et de verre. L’entreprise Paindavoine s’inscrit dans ce mouvement. Son histoire peut se lire à travers plusieurs chantiers emblématiques.

Le pont du Mandrare à Madagascar

DES OUVRAGES SYMBOLIQUES
En 1906, la ville de Lille passe commande à l’architecte Louis-Marie Cordonnier pour l’édification de la nouvelle bourse. Le bâtiment abrite aujourd’hui la Chambre de Commerce. Sa verrière imposante et la structure du beffroi sont confiées aux établissements Paindavoine. L’enveloppe de briques de la tour dominant l’opéra et visible depuis la Grand Place, couvre une ossature de 1800 tonnes de fer. Les travaux commencés en 1910 sont interrompus par la guerre. L’inauguration se fera en 1921. Deux ans plus tard, l’entreprise Paindavoine déménage dans le quartier de Lille Sud qui deviendra son fief, rue Berthelot.

Les grues N°5 et N°6 de Marseille / Le pont sur rail sur le fleuve Konkouré - Guinée / La grue de Cadix

RECORD D’EUROPE
A partir de 1931, l’entreprise se lance dans la construction d’engins de levage (ponts roulants et grues). En 1933, elle réalise un prodige avec la construction du Grand palais de la Foire internationale de Lille. Le maire de l’époque, Roger Salengro, veut une construction à la hauteur des ambitions qu’il nourrit pour sa ville. Il est servi. 110 mètres de large, 114 mètres de long, 30 mètres de hauteur, la salle du Grand palais est, à son inauguration, la plus grande d’Europe. Côté technique, l’ingénieur de la maison Désiré Douniaux a conçu un bâtiment où trois poutres maîtresses de 225 tonnes chacune franchissent 110 mètres de portée, sans aucun appui. Ce chantier, mené à bien en cinq mois, est celui des superlatifs : 2500 tonnes d’acier usinées, 600 000 rivets ou boulons, 600 ouvriers occupés dans les usines pour la fabrication, 250 monteurs pour la mise en place, etc. Détruit durant la seconde guerre mondiale, le Grand Palais sera reconstruit en 1951 dans des temps records, toujours par Paindavoine, avant de finalement être détruit en 1993 pour laisser place au nouveau quartier d’Euralille. Pour l’anecdote, la structure métallique résista plus de 10 heures aux tractions de 400 tonnes des engins de démolition.

Une partie des salariés

L’ENTREPRISE A BONNE PRESSE
L’espace de jeu de Paindavoine ne se limite pas à Lille et sa région. En 1930, Jean Prouvost, créateur de la Lainière de Roubaix, rachète le journal Paris Soir. En 1934, l’entrepreneur confie à Paindavoine la construction de la charpente métallique de l’immeuble Art Deco du 37 rue du Louvre, à Paris. Un bâtiment inscrit aujourd’hui à l’inventaire des Monuments Historiques, qui abritera Paris-Midi, Paris-Soir, Paris- Match et Marie-Claire, avant de devenir le siège de L’Humanité puis celui du Figaro, jusqu’en 2005. Dernier exemple, bien connu et encore visible de tous les Lillois : en 1935, le journal L’Echo du Nord décide de se doter d’un siège à la hauteur de sa puissance – deux éditions quotidiennes et un tirage à 325 000 exemplaires – en lieu et place des trois immeubles qu’il occupe, près de la Grand lace. Après un cuvelage complet du sous-sol et avec le recours à un système de pieux en béton – Lille s’est construite sur des marécages – la carcasse de métal, oeuvre de Paindavoine frères, s’élève. 400 tonnes d’acier sont ainsi assemblées en moins de six semaines. La façade à pignons surmontée des statues des trois grâces (Flandre, Hainaut et Artois) domine encore aujourd’hui la place centrale de la ville. Seul l’occupant a changé. L’Echo du Nord, ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, a laissé la place au sortir de la guerre à La Voix du Nord, journal issu de la résistance.

L’EXPANSION
Jusqu’à 1936, les établissements Paindavoine connaissent une forte croissance. C’est le temps de l’export, des collaborations avec Le Corbusier en Algérie. Le second conflit mondial marque un temps d’arrêt à cette progression. Mais la société parvient tout de même à dissimuler ses stocks de matière première, ce qui lui permet de participer activement à la fin de la guerre à l’effort de reconstruction. Les besoins sont immenses, l’entreprise se développe. L’usine emploie alors près de 800 ouvriers, dont tous les aspects de la vie sont pris en charge par Paindavoine. Son savoir-faire et ses productions, que l’on parle de ponts ou d’engins de levage, s’exportent partout : Russie, Roumanie, Indochine, Vietnam, Afrique, Equateur, Iran. Rien ne semble pouvoir arrêter cette conquête.

La Voix du Nord, Grand Place de Lille.

L’AVENTURE AFRICAINE
Au sortir du second conflit mondial, Paindavoine vient de trouver un accord avec la société Britannique Callender et Hamilton, inventeur des ponts métalliques en treillis démontables. L’entreprise nordiste dispose désormais d’une nouvelle technique, concurrente de celle d’Eiffel, qui va lui permettre de relever le défi de l’outremer. Paindavoine comprend vite que le besoin d’équipements et d’infrastructures là-bas est énorme, le continent africain représentant notamment un débouché important. En 1948, elle remporte un appel d’offres du ministère de l’Outremer, pour monter une quarantaine de ponts dans toute l’Afrique Occidentale Française. C’est le début de l’aventure africaine, initiée par un voyage d’exploration épique, à la découverte des différents sites de construction, du Sénégal au Cameroun, en passant par le Dahomey (actuel Bénin), le Togo, etc. Une succursale est installée à Dakar au début des années 50. D’autres marchés sont remportés.

Le pont hydraulique de Tourcoing

UN PONT TROP LOIN
C’est pourtant à cause d’un conflit, sur ce même continent, que la formidable aventure s’arrêtera net. Le pont d’Onitsha, que Paindavoine construit au Nigéria, est détruit durant la guerre du Biafra en 1964. La France ne soutenant pas le Nigéria dans ce conflit, il est hors de question pour l’état africain d’honorer le contrat. Le Nigéria ne paiera donc pas. Fin de partie pour Paindavoine. Mal assurée, l’entreprise n’a pas les reins assez solides pour amortir ce manque à gagner important. Le dépôt de bilan est annoncé le 12 février 1965. Le 31 mars de la même année, c’est la cessation d’activité définitive. Rideau. C’est un crève-coeur, bien entendu. 500 personnes sont licenciées. Jacques Paindavoine, alors dirigeant, ne s’échappe pas. Il reste sur le pont, pour finir les travaux en cours et louer les bâtiments. Il mettra 10 ans à régler les dettes de l’entreprise, qui sera vendue en 1989. Rue Berthelot, l’usine a laissé la place à des bureaux et des habitations. Le siège a été repris et transformé en centre d’affaires, baptisé « Mémoire de pierre, Domaine Paindavoine ». Les pièces ont été remises en état à l’identique, et abritent désormais les archives de l’entreprise. Chaque année, lors des journées du Patrimoine, le public peut visiter ces bureaux. Les nombreux ouvrages Paindavoine jalonnant encore aujourd’hui le paysage, partout dans le monde, restent toutefois les meilleurs témoignages de cette fascinante épopée et de toute une époque. Pourtant, deux ponts Paindavoine ont récemment été détruits près de la grande esplanade de Lille, pour être remplacés. Plus que jamais, cet héritage est à protéger.

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